Pouvez-vous revenir sur votre parcours et ce qui fonde votre lien au Finistère et plus largement à la Bretagne ?
Mon métier avant d’être députée, c’est d’être enseignante : j’enseignais en lycée à Quimper, un métier auquel je suis particulièrement attachée. Je suis une Finistérienne « pur beurre ». Et par chez moi, on a coutume de dire avec beaucoup de fierté qu’on est né, qu’on a grandi et qu’on travaille au pays. C’est l’expression consacrée dans le Finistère. C’est le bout du monde, mais on dit aussi que « Tout commence en Finistère ». Je suis extrêmement fière de porter la voix de ce territoire et d’en revendiquer la défense lorsque je siège à l’Assemblée nationale.
Dans la circonscription que je représente, il y a une partie très emblématique qui est le centre Finistère. Et si on va plus loin, c’est le Centre Bretagne. Ce Centre Bretagne est à cheval entre trois départements : le Finistère, le Morbihan, les Côtesd’Armor‑. Là encore, on dépasse complètement les logiques traditionnelles de l’administration. Quand on est présidente de l’ANPP, on défend les Pays, et il y en a un dont je suis particulièrement fière : le Pays du Centre Ouest Bretagne (Pays COB). C’est un bassin de vie d’environ 80.000 habitants. Ces habitants défendent un territoire de cœur, avec une identité forte, une culture très marquée, et des revendications parfois très concrètes, comme la défense de l’hôpital de Carhaix. Lorsqu’ils se mobilisent, ils ne regardent pas les frontières départementales : en dépassant ces frontières administratives, ils s’unissent pour défendre leur sentiment d’appartenance et les services publics dont on a besoin au quotidien. C’est une illustration très concrète de ce que montre votre étude : le territoire vécu dépasse le territoire administratif.
Que retenez-vous des résultats de l’étude « Les Français et leurs territoires » ?
Cette étude est totalement alignée avec ce que nous éprouvons sur le terrain. Les logiques administratives dans lesquelles nous travaillons au quotidien ne suffisent pas pour décrire un territoire puissant en termes d’identité, de culture et de sentiment d’appartenance. Les Françaises et les Français ne sont pas attachés à des réalités administratives. Ils sont bien plus attachés à un territoire pour ce qu’il représente, pour ce qu’il incarne de par sa culture, son patrimoine, sa langue, mais aussi par toutes les offres de loisirs ou de services qu’il apporte dans la vie de tous les jours. En somme, ils sont attachés à leur cadre de vie, et c’est ce qui ressort très fortement de votre étude. Quand on vit dans un territoire avec une telle identité, ce territoire existe au-delà des logiques administratives. C’est en phase avec ce que pensent et vivent au quotidien les habitants que je représente.
L’étude met en avant un besoin d’« hyper‑proximité » : les Français veulent des services essentiels accessibles en quinze à trente minutes. Comment l’interprétez-vous ?
Le besoin de proximité est criant. Votre étude le dit très bien : les Françaises et les Français ont besoin de proximité pour aller travailler, aller à l’école, accéder à un service, se soigner. Dès lors que, par certaines décisions, l’État remet en cause cette accessibilité, on voit immédiatement la réaction des habitants. Je pense à l’hôpital de Carhaix. Lorsqu’on a fermé le service des urgences et qu’on dicte aux habitants : « Vous allez dorénavant prendre votre voiture, et pour avoir accès à un service d’urgence, il vous faudra plus d’une heure de route », cela a été vécu comme une profonde injustice. Ils se sont mobilisés pour maintenir un accès aux soins au plus près de leur territoire. Quand on parle de quinze minutes pour les services du quotidien et de trente minutes pour des urgences, on est dans quelque chose de raisonnable. C’est ce qui permet de préserver le cadre de vie, mais aussi l’attractivité d’un territoire. Si l’on veut que des familles s’installent, que des jeunes parents scolarisent leurs enfants, qu’ils puissent se projeter dans leur avenir, cette hyper‑proximité est essentielle. C’est précisément ce que nous défendons à l’ANPP : des politiques publiques construites à l’échelle des bassins de vie.
Les Français se sentent très attachés à leur commune ou à leur région, mais peu à l’Europe. Comment analysez-vous ce décalage ?
Pour construire des politiques publiques qui parlent aux Françaises et aux Français, il faut partir des politiques du quotidien, au plus près de leurs réalités. Pour autant, malgré ce sentiment d’éloignement, l’Europe apporte beaucoup dans ces politiques du quotidien. Je suis très attachée à l’Europe. Dans un contexte géopolitique bouleversé, nous avons besoin d’elle pour revendiquer la paix et défendre des valeurs démocratiques dans le monde. L’Europe peut aussi apporter des leviers essentiels pour soutenir l’économie de nos territoires. Je viens d’une région agricole, où le modèle économique repose sur un savant alliage entre l’agriculture et l’agroalimentaire. La Bretagne doit beaucoup à l’agriculture dans son développement. Mais nous subissons aujourd’hui les effets de la mondialisation, du libre-échange‑, de dérégulations qui inquiètent et parfois délégitiment le travail des acteurs économiques. Je pense en particulier aux secteurs hyper stratégiques de la transition écologique, souvent malmenés à l’échelle européenne. Nous avons besoin, dans nos territoires, de défendre cette économie et de porter nos intérêts au plus haut, y compris à Bruxelles. Tout n’est pas perdu : il faut rester optimiste sur la vocation de l’Europe à défendre nos intérêts, à condition de mieux articuler les enjeux européens et les réalités locales.
L’étude montre une tension entre le désir de territoires plus écologiques et des inquiétudes très concrètes : chômage, précarité, vieillissement. Comment la comprenez-vous ? Qui peut réduire cette tension ?
C’est une question de choix de société, donc éminemment politique. Quand on porte des idées ou un programme, l’un des sujets centraux est d’être capable de réconcilier la société, de réconcilier les citoyens entre eux. Beaucoup de débats, au Parlement national ou européen, sont aujourd’hui structurés autour de clivages qui divisent profondément les Français. Pour que notre société soit plus apaisée, confiante et concentrée sur des sujets d’avenir, il faut aller vers des propositions capables de rassembler. Je prends l’exemple du texte agricole que j’ai porté à l’Assemblée nationale : l’ambition n’était pas de diviser, mais de produire autrement pour réconcilier les Françaises et les Français avec les agriculteurs. Nous avons besoin de parler de souveraineté alimentaire, de production, tout en étant capables de respecter l’environnement et de protéger la biodiversité. Les élus ont une responsabilité particulière. La réconciliation ne peut se faire que si la concertation se déroule d’abord en proximité. Les élus locaux ont un rôle clé, et les parlementaires, s’ils ne sont pas sur le terrain, prennent le risque de laisser s’installer une dissonance avec la réalité du vécu local. Il faut écouter le terrain, travailler au plus près des attentes et co‑construire des solutions. C’est à cette condition qu’on pourra réduire la tension entre idéal écologique et inquiétudes du quotidien.
Dans l’étude, les élus sont perçus comme des acteurs influents, mais le maire reste la figure de confiance par excellence, loin devant le député ou le président de région. Comment l’expliquez-vous ?
Nos concitoyens ont besoin de proximité. L’élu qui est capable d’ouvrir sa porte au quotidien, d’être au plus près, un peu comme on maintient des guichets de services publics, inspire confiance. L’élu qui laisse sa porte ouverte pour accueillir les uns et les autres est aussi celui qui recueille la bienveillance de nos concitoyens. Le maire, c’est clairement l’échelon de confiance. En tant que parlementaire, j’essaie de cultiver la même logique : garder pignon sur rue, avoir la porte ouverte. Beaucoup de parlementaires mettent en place des permanences mobiles pour aller au-devant des habitants. On va vers nos concitoyens pour être disponibles et les écouter au plus près de leurs attentes et de leurs préoccupations. C’est une condition indispensable pour redonner du sens à la représentation nationale.
Plus d’un tiers des Français attendent des banques qu’elles financent en priorité les entreprises locales. Quel rôle peuvent jouer les acteurs financiers de proximité dans le développement des territoires ?
Sur la question du financement des projets, nous avons besoin de réinjecter de l’investissement dans l’économie locale. Cet investissement ne peut exister que s’il y a, en face, des solutions d’épargne locale, des leviers financiers ancrés dans les territoires. C’est à ce niveau-là qu’il faut creuser : comment orienter l’épargne vers les projets qui améliorent le cadre de vie auquel les Français sont si attachés ? Nous avons besoin de ces leviers de proximité, de solutions financières au plus près des besoins. Les banques régionales, les acteurs coopératifs ont une responsabilité pour accompagner les entreprises, les associations, les collectivités, et participer ainsi à la résilience et à la transformation de nos territoires.
Seul un tiers des Français pensent que leur territoire se portera mieux demain. Comment réagissez-vous à ce pessimisme ?
Ce pessimisme doit nous conduire à réfléchir à la résilience de nos territoires. Nous sommes dans un contexte géopolitique difficile et beaucoup d’industries locales sont fragilisées. Des emplois sont remis en cause, certaines filières – comme le textile – subissent un véritable backlash. Nos grandes chaînes de distribution ne fonctionnent plus comme il y a dix ou quinze ans. En parallèle, les modes de consommation en ligne bousculent l’équilibre des territoires et le maintien des commerces de proximité. Sur le plan de la souveraineté française et européenne, nous devons mettre un point d’orgue au maintien d’industries stratégiques. De ce point de vue, je reste optimiste : un certain nombre de solutions se trouvent aujourd’hui dans nos territoires. Si les politiques publiques, à la fois locales et nationales, s’entendent sur la défense de notre souveraineté, nous sommes capables de réinventer des économies territoriales. Mais il faut la volonté politique pour réorganiser cette économie là où se trouvent les emplois et les ressources, c’est-à-dire dans les territoires eux-mêmes‑.
Quel message souhaitez-vous adresser, pour conclure, aux acteurs locaux des territoires ?
Ce que je veux dire aux acteurs locaux, c’est que quand nos territoires sont marqués par une identité forte, des valeurs fortes qu’il faut cultiver et préserver, c’est aussi là que se trouvent, à travers cette force concentrée, les solutions pour demain. Je suis persuadée que les solutions existent, et qu’elles existent d’abord dans les ressources de nos territoires. C’est à ce niveau-là qu’il ne faut rien lâcher. Il faut que nos habitantes et nos habitants croient en l’avenir, parce qu’ils sont pleins de ressources et capables de dynamiques incroyables quand on fait converger les énergies au service du territoire et de ses habitants.