INTERVIEW | L’économie française : entre inquiétudes et bonnes surprises, une opportunité 

Au moment d’écrire ces quelques lignes, l’horizon s’est sensiblement obscurci en raison du conflit au Moyen-Orient qui sévit et frappe l’économie mondiale. Sans vouloir minorer l’impact qu’a ce conflit sur la croissance française, un regard sur quelques grandeurs économiques et financières est proposé ici. Certaines sont sources d’inquiétudes mais d’autres constituent des surprises positives à ne pas occulter dans un moment presque gordien.

José Bardaji 

directeur des Études et Prospective du Groupe BPCE

José Bardaji est directeur des Études et Prospective du Groupe BPCE, après avoir fait carrière à l’Insee, à la Direction générale du Trésor et chez France Assureurs. Il est diplômé de l’ENSAE, du Cnam et de l’Université Panthéon-Sorbonne dans laquelle il enseigne l’économie. 

Les inquiétudes sont légion, à chaque horizon de temps 

À l’évidence, la première des inquiétudes est à court terme, du fait du conflit au Moyen-Orient et de la hausse durable des prix des matières premières énergétiques. Sans être propre à l’économie française, et dans l’hypothèse d’un prix du pétrole supérieur de 30 dollars à celui qui prévalait fin février, ce choc aurait un impact négatif de 0,3 point de pourcentage sur la croissance du PIB, et positif de 1,0 point de pourcentage sur l’inflation. Ce double phénomène de baisse de l’activité et de hausse des prix est synthétisé en un mot : la stagflation. Toujours à court terme, les inquiétudes étaient déjà présentes en raison de moteurs privés internes grippés. Rappelons que les Français font le choix de l’épargne, laquelle atteint des niveaux records (hors période Covid) au détriment de la consommation qui demeure atone (+0,4 % seulement en 2025). 

À moyen et long terme, la croissance économique inquiète aussi. Dans une approche classique, il s’agit à cet horizon d’examiner les deux facteurs de la croissance que sont la force de travail et la productivité du travail. D’abord, la force de travail, ou population en âge de travailler, pourrait décroître en raison de la chute du taux de natalité sans que l’on sache vraiment la stopper. Depuis 2015, la fécondité est ainsi inférieure à 2 enfants par femme et en baisse. Ensuite, la productivité du travail ralentit, décennie après décennie. Sur les cinq dernières années et à la suite des crises sanitaires et inflationnistes, elle affiche une croissance tout simplement nulle. Devrons-nous bientôt apprendre à vivre (au mieux) dans une économie sans croissance ? 

Et, quel que soit l’horizon de temps, la situation des Finances publiques en France apporte également son lot d’inquiétudes. Le déficit, à 5,1 % du PIB, est essentiellement de nature structurelle. La dette s’élève à 115,6 % du PIB et le taux d’intérêt apparent de celle-ci est désormais supérieur au taux de croissance nominal du PIB. Puis, les dépenses sociales resteront dynamiques du fait du vieillissement de la population qui tire vers le haut les pensions de retraites et les frais de santé. En synthèse, les efforts à mener pour se placer dans une trajectoire soutenable des Finances publiques sont énormes. 

Mais dans le même temps, les surprises sont positives 

Trois surprises positives sur le front de l’économie française sont à signaler. La première porte sur la croissance elle-même. Au plus fort de la crise politique avec la chute du gouvernement Bayrou à l’été 2025, les prévisionnistes retenaient une croissance française de 0,5 % sur l’année.  

Au final, c’est une croissance près de deux fois supérieure qui a été observée, à 0,9 %, proche de celle de 2024, proche du potentiel de croissance de l’économie française et proche de celle de la zone euro si on écarte l’Irlande qui affiche des performances exceptionnelles. Et quid de la croissance des deux autres principales économies européennes : l’Allemagne et l’Italie ne font guère mieux, à +0,4 % et à +0,7 % respectivement. 

Deuxième surprise positive : les titres de dette française se vendent toujours très bien ! Certes, les taux d’intérêt français ont dépassé les taux portugais, puis espagnols et dernièrement les taux italiens en fin d’année dernière. Depuis plusieurs semaines et l’adoption du budget 2026, ils sont de nouveau inférieurs aux taux italiens. Le spread avec le Bund est même revenu à un niveau peu éloigné de celui qui prévalait au printemps 2024 avant la dissolution de l’Assemblée nationale. Depuis le début de cette année, l’exécution par l’Agence France Trésor du programme de financement pour l’année se déroule sans anicroche, avec des livres d’ordre 11 à 17 fois supérieurs au montant servi pour le lancement de nouveaux titres. 

Troisième surprise positive : l’investissement des entreprises françaises semble se déplacer. En 2025, sa croissance a été terne, à peine positive. Celle-ci masque toutefois des dynamiques diamétralement opposées : recul de −2 % de l’investissement en produits manufacturés et en construction mais hausse de +4 % de l’investissement en information-communication et en services aux entreprises. S’agirait-il des prémisses de la révolution numérique et de la volonté des entreprises françaises de prendre le train en marche de l’intelligence artificielle (IA) ? Une chose est sûre, dans le processus parfois long d’apprentissage d’une nouvelle technologie disruptive, la 1ère étape consiste à se doter de ces solutions. Reste la 2e étape d’appropriation par les salariés de ces solutions puis la 3e étape d’intégration concrète dans le processus de production et de création de valeur des entreprises. 

Comment pourrait-on mesurer l’avancée concrète de la révolution de l’IA ? Un indicateur s’impose, la productivité du travail. Nous l’avons vu, sur une période de 5 ans, elle est atone. En 2025, elle affiche toutefois une croissance positive, à +0,9 %, retrouvant ainsi pour la première fois le niveau qui prévalait sur la période pré-Covid. Pour élever ce niveau et transformer cette dernière surprise en opportunité pour l’économie française, il reste à s’approprier les solutions IA, à travailler au quotidien avec ces dernières, à se placer dans une logique apprenante pour faire autrement. C’est définitivement l’affaire de tous pour hausser le potentiel de croissance de l’économie française et contribuer à lever les inquiétudes !