INTERVIEW |“L’ancrage territorial renforce la légitimité et l’attractivité de l’entreprise auprès des clients comme des salariés.”

Co-autrice de « L’entreprise hyper-locale - Réinventer les modèles économiques à partir des territoires » (éditions Pearson, oct. 2023), Élisabeth Laville décrypte ce modèle d'avenir. Pour elle, le territoire n'est plus un simple lieu d'implantation mais une source de résilience et d'innovation. Une approche novatrice qui transforme la relation de l'entreprise à son écosystème.

Photo d'Elisabeth Laville copyright Philippe Zamora
Photo d'Elisabeth Laville copyright Philippe Zamora

Élisabeth Laville

Autrice et fondatrice de l'agence Utopies

Élisabeth Laville est fondatrice de l’agence Utopies, pionnière du conseil en développement durable en France depuis plus de trois décennies. Également à l’origine du lancement du mouvement B Corp en France en 2013, elle accompagne entreprises et institutions dans la transformation de leurs modèles économiques et le développement de stratégies d’impact et d’ancrage territorial. 

FNCE : Comment définiriez-vous le concept d’entreprise hyper-locale, et en quoi se distingue-t-il des autres modèles économiques centrés sur le territoire ? 

Élisabeth Laville : Une entreprise hyper-locale ne considère plus le territoire comme un simple lieu d’implantation, mais comme un écosystème vivant de relations, de ressources et d’opportunités. Comme le suggérait Bruno Latour, le local n’est pas seulement une échelle géographique : c’est aussi le proche au sens de la relation, un réseau de dépendances et de coopérations vertueuses. Ce qui distingue l’entreprise hyper-locale des approches territoriales classiques, c’est la réciprocité : il ne s’agit pas seulement de “rendre” au territoire, mais de comprendre qu’il est aussi une source d’innovation, de ressources et de compétitivité. L’enjeu est donc de coévoluer avec lui. 

FNCE : Quels sont les principaux avantages pour une entreprise d’adopter un modèle hyper-local ? 

Élisabeth Laville : Le premier avantage est la résilience : en s’appuyant sur des partenaires, filières ou ressources de proximité, l’entreprise réduit certaines fragilités liées aux chaînes de valeur mondialisées. Le deuxième est l’innovation : 

le territoire est souvent un laboratoire, où le dialogue avec des collectivités, associations, producteurs, chercheurs ou citoyens fait émerger de nouveaux besoins et de nouvelles solutions. Enfin, l’ancrage territorial renforce la légitimité et l’attractivité de l’entreprise auprès des clients comme des salariés. Sans compter le “capital territorial”, c’est-à-dire la valeur économique que le territoire apporte via les compétences, les savoir-faire, les synergies locales, les coûts logistiques réduits ou la capacité à trouver des solutions en cas de crise. Nos travaux montrent que, dans l’industrie, cette contribution représente souvent 15 à 30 % de la création de valeur, et peut dépasser 50 % dans certains cas. 

FNCE : Pouvez-vous donner des exemples d’entreprises qui ont réussi grâce à une stratégie hyper-locale ? 

Élisabeth Laville : Zingerman’s, aux États-Unis, en est un bon exemple : ce groupe alimentaire s’est développé en restant dans une seule ville, Ann Arbor, selon une logique de croissance “verticale” plutôt qu’“horizontale”, en développant une dizaine d’activités locales plutôt qu’en se dispersant géographiquement. En France, 1083 ou Tuffery illustrent cette logique à travers la relocalisation de la filière jean. Il existe aussi des exemples de coopération territoriale entre entreprises, comme Venetis en Bretagne pour le temps partagé, ou le GIE Chargeurs Pointe de Bretagne, qui mutualise des transports agroalimentaires et évite de nombreux trajets à vide. Dans tous ces cas, l’entreprise ne se contente pas d’être locale : elle active les ressources du territoire et contribue en retour à son dynamisme. 

FNCE : Quelles sont les principales difficultés auxquelles ces entreprises peuvent être confrontées ? 

Élisabeth Laville : La première est culturelle : beaucoup d’entreprises restent organisées selon une logique globale ou sectorielle et voient mal les opportunités territoriales. La seconde est la complexité de la coopération : acteurs publics, privés et associatifs n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes temporalités. Pour avancer, les entreprises doivent d’abord cartographier leurs dépendances et leurs ressources territoriales, puis construire des partenariats progressifs et expérimenter. 

FNCE : Comment les institutions financières peuvent-elles soutenir ces modèles ? 

Élisabeth Laville : Les institutions financières ont un rôle stratégique – et c’est tout particulièrement le cas des banques coopératives. Elles peuvent financer des filières locales (voir par exemple la Nautibanque des Caisses d’Epargne Normandie et Côte d’Azur), soutenir des projets de bioéconomie ou de relocalisation répondant à des besoins locaux, et jouer un rôle de facilitateur en faisant émerger des projets collectifs de mutualisation ou de circularité.  

Elles peuvent aussi intégrer dans leurs critères d’analyse un “local score” fondé sur la résilience des filières, l’emploi local durable ou la contribution aux communs territoriaux. Pour des banques à forte dimension territoriale comme les Caisses d’Epargne, ce “local score” pourrait aussi s’appliquer à leurs propres produits et services, afin de rendre plus visible leur utilité territoriale et de montrer à leurs clients comment leur épargne, leur crédit ou leur assurance peuvent soutenir la vitalité et la résilience locales. Ainsi, les banques contribueraient à faire émerger un modèle économique plus coopératif, plus robuste et plus enraciné.