De Monnet à l’euro : les coulisses de la transformation économique de la France 

Le livre « Histoire monétaire et économique de la France de 1944 à nos jours », prix d’honneur Turgot de Cristina Peicuti, économiste à Natixis, retrace l’évolution de l’économie française depuis les ruines de 1945 jusqu'à ses perspectives pour le XXIe siècle. L’ouvrage se concentre sur les moments charnières qui ont transformé la France en un leader économique mondial, lui permettant de surmonter des défis monumentaux tels que l'inflation galopante, la dette publique écrasante et la perte de son empire colonial. Il examine des sujets tels que le rôle du plan Marshall dans la reconstruction, l'impact des influences européennes et américaines, et les politiques économiques qui ont façonné la France.

L’autrice analyse les politiques économiques adoptées pendant huit décennies, allant des Trente Glorieuses aux chocs pétroliers, de la création de l’euro à la crise des dettes publiques de la zone euro, de la crise financière de 2008 à la pandémie de Covid-19 et à la guerre en Ukraine. Elle interroge leur pertinence à long terme en termes de croissance, de dette publique, de bien-être de la population et d’influence de la France dans le monde. Ces évolutions et turbulences économiques montrent combien, fondamentalement dirigiste, l’État en France s’est longtemps opposé à l’économie de marché comme moyen efficace pour rendre ses citoyens libres et prospères. C’est la construction européenne qui a contraint la France à ouvrir son économie. 

L’inflation et le dirigisme étatique 

Historiquement, la France a connu une hausse des prix beaucoup plus forte que la plupart des autres pays occidentaux. Entre 1914 et 1933, les prix de détail ont été multipliés par par 13,5 aux Étas-Unis contre 1 650 en France. D’où une interrogation récurrente : pourquoi l’inflation y a-t-elle été durablement plus élevée que chez ses voisins ? 

L’interprétation retenue par Cristina Peicuti met en avant ce qu’elle qualifie de « dirigisme inflationniste », notion introduite dans le débat public par René Mayer, président du Conseil en 1953, qui y voit « un mal né de la guerre ». Cette expression désigne, dans cette lecture, une politique économique d’inspiration keynésienne qui, d’une part, fonde la progression du pouvoir d’achat sur un déséquilibre permanent des comptes de la nation, notamment par le déficit budgétaire et l’endettement public, afin de soutenir une forte croissance grâce à des investissements publics ; et qui, d’autre part, accepte de fragiliser la monnaie et l’épargne en laissant filer une inflation élevée pour corriger les déséquilibres ainsi créés. 

La fin du dirigisme étatique à travers la construction européenne 

Dans cette perspective, le dirigisme atteindrait son paroxysme avec l’élection de François Mitterrand. Entre 1981 et 1983, 240 000 emplois supplémentaires sont créés dans le secteur public. Trente-neuf banques françaises et cinq grands groupes industriels sont nationalisés par la loi du 11 février 1982. 

Constatant les limites de cette orientation et soucieux d’éviter le scénario vécu par les travaillistes britanniques, contraints de faire appel au FMI en 1976, le président Mitterrand opère un tournant en 1983. Il se rallie alors à une stratégie de construction européenne et d’ouverture accrue de l’économie française à l’économie de marché, par son intégration plus poussée au marché européen. L’ordonnance du 1er décembre 1986 relative à la liberté des prix et de la concurrence apparaît, dans ce cadre, comme une brèche dans le dirigisme français et un pas vers davantage de concurrence. 

Selon Cristina Peicuti, la construction européenne ferait le reste : l’inflation recule à mesure que le dirigisme est démantelé et le passage à l’euro consolide la stabilité des prix. C’est une réussite monétaire : l’inflation baisse et les prix se stabilisent jusqu’à un bref retour de ce « dirigisme inflationniste » avec le confinement généralisé de 2020 et le « quoi qu’il en coûte » adopté pour faire face à la pandémie de Covid19, puis à la guerre en Ukraine. 

Le rôle déterminant des entrepreneurs dans l’histoire économique de la France 

Beaucoup de grandes avancées de la France se sont faites grâce aux entrepreneurs. Jean Monnet en est un exemple emblématique. Il est fils d’un fabricant de cognac de la ville de Cognac. Il n’a pas le baccalauréat. Dès ses 18 ans, Jean-Monnet s’est rendu au Canada, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Roumanie pour vendre son cognac. Il l’exporte jusqu’en Chine. Il travaille avec les Anglo-Saxons pendant une trentaine d’années. Il les connaît bien et parle parfaitement l’anglais. Il contribue à la reconstruction de la France à travers le commissariat au Plan dont il est le Commissaire.  

Comme le plan Monnet de 1946 correspond aux objectifs du plan Marshall, toute l’enveloppe dédiée à la France pourra être utilisée. 22 % du total seront octroyés à EDF, 13 % aux Charbonnages et 11 % à la SNCF. La France bénéficie de 20 % de l’enveloppe du plan Marshall. Dans son ouvrage, Cristina Peicuti explique que l’objectif du plan Monnet n’est pas seulement de reconstruire la France d’avant-guerre, mais bien d’inventer et de bâtir la France de demain. 

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L’ESPRIT D’ENTREPRISE ET LES POLITIQUES ÉCONOMIQUES NÉCESSAIRES À LA FRANCE 

Dans ses « Mémoires », Jean Monnet évoque son refus du dirigisme étatique qui conditionne son acceptation d’être Commissaire général au Plan : « J’ai beaucoup d’estime pour l’administration française, lui dis-je, mais il est évident qu’elle n’est pas faite pour établir un plan qui doit changer le visage du pays. Son rôle est au contraire de maintenir l’état des choses qu’on lui confie. Les hauts fonctionnaires qui la dominent ont toutes les qualités, sauf l’esprit d’entreprise. Pour transformer la France, il faudrait d’abord transformer les grands corps de l’État et peut-être les écoles où on les fabrique. Je n’ai pas l’intention de confier les commissions de modernisation à des fonctionnaires, encore moins d’accepter leur tutelle sur le plan. » 

CHIFFRES CLÉS :

5,3 % de croissance moyenne en France, entre 1949 et 1974, alors que celle de la Grande-Bretagne est de 2,93 % et celle des États-Unis de 3,93 % 

2,2 % de croissance en moyenne pour la France entre 1974 et 2007, du choc  pétrolier à la crise financière. 

Le livre a été traduit et publié en 2026 par Springer Nature à New York.